L’Horizontalité entre l’Enfant et l’Adulte
Une posture, des outils, une transformation au quotidien
Ce n’est plus un choix pédagogique parmi d’autres. C’est la seule posture cohérente avec ce que nous savons de l’enfant, avec un adulte qui reste garant de sa sécurité et de sa dignité, et avec une société qui a profondément évolué dans sa façon de reconnaître l’enfance. Voici comment l’incarner concrètement, en crèche et à la maison.
En tant qu’éducatrice spécialisée et ancienne directrice de crèche, je veux commencer par une affirmation que je ne formule plus comme un choix pédagogique : l’horizontalité réfléchie entre l’adulte et l’enfant n’est plus une option parmi d’autres. C’est l’unique posture à la hauteur de ce que la société est devenue, et de ce que l’enfant est reconnu être.
Pendant des siècles, la verticalité éducative était la norme invisible et intouchable. L’adulte savait, décidait, imposait. L’enfant obéissait, se taisait, attendait de grandir pour avoir voix au chapitre. Cette verticalité n’était pas cruelle dans l’intention : elle était simplement le reflet d’une époque où l’enfant n’était pas encore reconnu comme un sujet à part entière, porteur d’une dignité propre et d’une compétence réelle. Puis est venu le balancier. Et avec lui, parfois, une confusion douloureuse : respecter l’enfant a été confondu avec le laisser décider de tout, et la posture de l’adulte s’est fragilisée au point que certains professionnels et certains parents ne savaient plus où se placer, ni même s’ils avaient encore le droit de se placer quelque part.
Ce que je défends ici est la synthèse mûrie de ce mouvement. Ni la verticalité qui écrase, ni la permissivité qui abandonne l’enfant à lui-même. Une horizontalité réfléchie, posée, où l’adulte reste pleinement debout dans sa responsabilité tout en reconnaissant l’enfant comme un être compétent, curieux et digne de confiance. L’adulte prend les décisions qui préservent la sécurité, la dignité et le développement de l’enfant. Pas au nom de son propre confort. Pas par réflexe de contrôle. Mais parce que c’est sa responsabilité première, et qu’il l’assume avec conscience.
« L’horizontalité n’est plus un choix éducatif parmi d’autres. C’est la seule posture cohérente avec ce que nous savons de l’enfant, avec ce que la société exige de nous, et avec ce que notre propre conscience nous demande quand nous regardons un enfant dans les yeux. »
Ce glissement n’est pas anodin. Il dit quelque chose de profond sur la façon dont notre société a évolué dans sa relation à l’enfance : de l’objet éducatif à former, au sujet à accompagner. Et il place l’adulte, le professionnel comme le parent, face à une exigence nouvelle : non plus savoir quoi faire, mais savoir qui être face à l’enfant. La posture précède la méthode. L’être précède le faire. C’est le fondement de tout ce qui suit dans cet article.
Dans cet article, vous trouverez d’abord les fondements de cette posture : pourquoi elle change tout dans le développement de l’enfant, et ce que les neurosciences nous enseignent à ce sujet. Ensuite, des outils concrets, testés sur le terrain, pour la mettre en oeuvre dès aujourd’hui, autour de la table, dans les soins, dans la découverte culturelle et culinaire.
Qu’est-ce que l’horizontalité,
et pourquoi elle change tout
Pendant longtemps, la relation éducative a été pensée verticalement : l’adulte en haut, l’enfant en bas. L’adulte sait, décide, transmet. L’enfant reçoit, obéit, apprend. Ce modèle avait ses mérites en matière de transmission de valeurs, mais il portait un impensé lourd : la non-compétence de l’enfant. Comme s’il était un récipient vide que l’adulte venait remplir.
Les neurosciences du développement ont transformé cette lecture. L’enfant de 0 à 3 ans n’est pas vide. Il est extraordinairement actif, curieux, compétent à sa façon. Son cerveau produit des connexions neuronales à une vitesse qui ne se reproduira jamais dans sa vie. Et ces connexions se forment dans l’interaction, dans l’exploration libre, dans la rencontre authentique avec un adulte qui le reconnaît.
« L’enfant est le premier agent de son propre développement. L’adulte n’est pas le moteur, il est l’environnement dans lequel ce moteur tourne. »
Inspiré des travaux de Emmi Pikler · Institut Loczy, Budapest · Référence en motricité libre et relation éducative
La verticalité : ce qu’elle produit
Quand l’adulte dirige tout, l’enfant apprend à attendre la consigne avant d’agir. Il développe une dépendance à la validation externe. Son exploration est limitée par la peur de se tromper. Et paradoxalement, les comportements d’opposition se multiplient, parce que l’enfant cherche à exister dans une relation qui ne lui laisse pas de place.
L’horizontalité : ce qu’elle construit
Quand l’adulte se positionne comme partenaire, l’enfant développe la confiance en lui-même et dans les autres. Il ose explorer, tenter, recommencer après l’échec. Sa curiosité reste vivante. Son sentiment de compétence grandit. Et les comportements de coopération naturelle émergent, parce que l’enfant se sent respecté dans ce qu’il est.
L’horizontalité n’est pas la permissivité. L’adulte reste garant de la sécurité physique et émotionnelle de l’enfant. Il pose des limites claires, il structure le temps et l’espace. Ce qui change, c’est comment il le fait : avec l’enfant plutôt que sur l’enfant. En expliquant plutôt qu’en imposant. En proposant plutôt qu’en décidant pour lui quand c’est possible.
Passer du « je décide pour toi »
au « je décide avec toi »
Ces transformations de posture ne demandent pas de refaire toute son éducation. Elles s’appuient sur de petits changements de formulation, de regard, d’intention. Voici les plus impactantes, dans les situations du quotidien.
Dans ma pratique en crèche, j’ai observé que le changement le plus puissant est le plus simple : s’agenouiller ou s’asseoir à la hauteur de l’enfant pour lui parler. Ce seul geste physique modifie le rapport de force, change le ton de voix naturellement, et invite l’enfant à un échange d’égal à égal. Ce n’est pas une technique. C’est un acte de respect.
Sept outils concrets
pour incarner l’horizontalité au quotidien
Ces outils sont issus de notre pratique à Éduc Sens, ancrés dans le projet d’éveil culturel belge et dans les cinq piliers du Reflet Bienveillant. Ils fonctionnent en crèche, en halte-garderie, et à la maison. Choisissez un seul outil par semaine pour commencer : l’objectif n’est pas de tout changer d’un coup, mais d’installer progressivement une nouvelle façon d’être.
Le commentaire observateur
Situation : l’enfant explore un aliment, un objet, une texture.
Au lieu d’évaluer (« c’est bien », « c’est beau »), décrivez ce que vous observez. Le commentaire observateur est une reconnaissance sans jugement : il dit à l’enfant que vous le voyez, que son action mérite votre attention, sans lui coller une étiquette de réussite ou d’échec.
Le choix encadré
Situation : une décision doit être prise (repas, activité, vêtement).
Proposez deux options que vous acceptez toutes les deux. L’enfant choisit dans un cadre que vous tenez. Ce n’est pas laisser l’enfant décider de tout : c’est lui offrir une zone réelle de pouvoir dans les limites du possible. Cette pratique développe l’autonomie, réduit les conflits et renforce le sentiment de compétence.
La présentation sensorielle avant la consommation
Situation : introduction d’un aliment ou d’un matériau nouveau.
Avant de cuisiner ou d’utiliser un aliment, laissez l’enfant l’observer, le toucher, le sentir, sans aucune pression de le manger. Cette pratique, directement ancrée dans notre projet d’éveil culturel belge, respecte le rythme naturel d’appropriation de l’enfant. Elle lui dit : « Tu peux prendre le temps qu’il te faut. » Elle réduit la néophobie alimentaire et construit la curiosité sensorielle.
Le rituel de partage culturel
Situation : le temps du repas en crèche ou à la maison.
Transformer le repas en moment culturel vivant est l’une des pratiques les plus puissantes de notre projet d’ancrage belge. Ce n’est pas un cours. C’est une conversation naturelle autour de la table où l’adulte partage avec plaisir, et où l’enfant est invité à participer à sa façon. Ce rituel crée du lien, transmet l’identité culturelle, et fait du repas un moment de sécurité affective.
La valorisation du processus, pas du résultat
Situation : une activité créatrice, manuelle ou culinaire.
Quand un enfant fait quelque chose, notre réflexe est de commenter le résultat : « C’est beau », « C’est bien ». Ce faisant, nous lui apprenons que ce qui compte, c’est le produit fini, pas le chemin parcouru. L’horizontalité inverse ce regard : ce qui compte, c’est ce que l’enfant a vécu, tenté, ressenti pendant l’activité. C’est là que l’apprentissage véritable se produit.
La réunion d’équipe horizontale
Situation : réunion de coordination en structure d’accueil.
L’horizontalité ne concerne pas seulement la relation avec l’enfant. Elle s’applique aussi au sein de l’équipe professionnelle. Une directrice qui pratique l’horizontalité avec son équipe crée un environnement professionnel où chacun ose s’exprimer, partager ses difficultés, proposer des améliorations. Et c’est directement ce vécu d’équipe que les professionnels transmettent aux enfants.
Le moment de transmission libre
Situation : un soir par semaine, à la maison, sans objectif fixé.
Bloquez 20 minutes dans la semaine sans objectif pédagogique affiché. Pas d’activité structurée, pas de résultat attendu. Juste vous et votre enfant, à table, dans la cuisine ou dans le salon, avec ce que vous avez envie de partager. Une chanson que vous aimez, un légume que vous ramenez du marché, une histoire de votre enfance. L’horizontalité se construit aussi dans ces instants sans pression, où l’adulte est simplement lui-même face à l’enfant.
L’horizontalité entre
la crèche et la famille
L’horizontalité ne s’arrête pas à la relation adulte-enfant. Elle concerne aussi la relation entre les professionnels et les familles. Notre projet d’ancrage culturel belge est fondé sur cette conviction : les familles ne sont pas des spectateurs de l’éducation de leur enfant. Elles en sont des partenaires essentiels, porteurs d’une culture, d’une langue, d’une histoire culinaire qui enrichissent ce que nous faisons en crèche.
La coéducation systémique, telle que nous la pratiquons à Éduc Sens, consiste à créer des ponts vivants entre la maison et la structure d’accueil. Ces ponts ne sont pas des réunions formelles ou des comptes rendus d’activités. Ce sont des gestes concrets qui disent aux familles : « Vous comptez ici. Votre façon de faire compte ici. Votre culture compte ici. »
Le cahier de vie partagé
Un outil simple mais puissant : chaque semaine, une page écrite par la crèche et une page laissée vierge pour que la famille y glisse une photo, un dessin, une recette, une comptine. Le cahier circule et construit un récit commun de l’enfant entre ses deux mondes.
La recette de la maison
Invitez les familles à partager une recette simple de leur cuisine, que la crèche adapte et propose le vendredi. Ce geste dit à l’enfant que sa famille est présente à la crèche, même quand ses parents ne sont pas là. Et il dit aux parents que leur contribution est digne d’intérêt.
La comptine bilingue
Si des familles parlent une autre langue à la maison, demandez-leur d’enregistrer une comptine dans leur langue d’origine. Passez-la en groupe. L’enfant s’illumine quand il reconnaît la voix de ses parents. Et ses camarades découvrent qu’il existe d’autres façons de chanter le monde.
La coéducation et le respect de l’identité culturelle de l’enfant sont inscrits dans le Code de Qualité ONE et renforcés par le Décret du 18 avril 2024. Ces pratiques ne sont pas seulement bienveillantes : elles répondent à une exigence réglementaire de qualité. L’horizontalité avec les familles est une obligation professionnelle autant qu’une conviction pédagogique.
Le Reflet Bienveillant comme posture d’horizontalité
Les cinq piliers du Reflet Bienveillant sont, dans leur essence, cinq façons d’être à hauteur de l’enfant. L’exemplarité dit que l’adulte ne demande pas à l’enfant ce qu’il ne s’applique pas à lui-même. La douceur structurante dit que le cadre est tenu avec l’enfant, pas contre lui. La dimension corporelle dit que le corps de l’enfant est reconnu comme un lieu d’apprentissage et non comme un objet à gérer. Le lien de partage dit que la relation authentique prime sur la transmission unilatérale. Et l’épanouissement sans stress dit que l’enfant a le droit de prendre le temps qu’il lui faut pour devenir qui il est.
Aller plus loin avec Éduc Sens
Découvrez la page interactive des cinq piliers du Reflet Bienveillant, et explorez la collection Ancrage et Saveurs pour mettre en oeuvre l’horizontalité autour de la table, chaque jour.
Les 5 piliers du Reflet Bienveillant → Collection Ancrage et Saveurs →Ces articles pour prolonger la réflexion
Se mettre à hauteur,
le geste le plus simple et le plus courageux
L’horizontalité ne se décrète pas. Elle se pratique, un geste à la fois, une phrase à la fois, une présence à la fois. Elle demande à l’adulte de renoncer à la facilité du contrôle pour choisir l’exigence du respect. Et chaque fois qu’on y parvient, on voit dans les yeux de l’enfant quelque chose qui ressemble à de la gratitude : la reconnaissance d’être vu pour ce qu’il est vraiment.
Éduc Sens · Saida Koraibat · Éducatrice spécialisée et ancienne directrice de crèche · Belgique

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